Une gourmandise.

Publié le par Lectaritude et zôtres critures







« Une gourmandise »
Auteur : Murielle Barbery
Pays : France
Genre : Roman
Editeur : Folio
Date : 2000
Avis : «««««                
 
 
 

Ce livre est une véritable gourmandise littéraire doublé d'un exercice de style. Oh mais pas une « Queneauserie » itérative, oh non, plutôt une arabesque contrôlée d'une écriture extatique, où de drôles de mots s'épousent dans une sophistication narrative, une syntaxe recherchée, ou chaque phrase est ciselée avec la précision de l'orfèvre dans la taille du joyau. Le verbe y est haut, coloré, savoureux voir odoriférant. Ce livre a de grandes qualités organoleptiques, entendons par là qu'il a du gout, le gout des belles phrases, celles sculptées avec un luxe de raffinement, celles qu'on a envie de citer - mais peut-on citer tout un livre ? Introduction mimétique de ce livre, véritable feu d'artifice de sentences raffinées, de constructions flamboyantes, dont le lecteur amateur de mots se délectera avec une jouissance non dissimulée.

Citons donc pour faire partager notre plaisir. Ainsi donc, dès la première page :

 

« Qui n'a jamais gouté au parfum enivrant du pouvoir ne peut imaginer ce soudain éclaboussement d'adrénaline qui irradie tout le corps, déclenche l'harmonie des gestes, efface toute fatigue, toute réalité qui ne se plie pas à l'ordre de votre plaisir, cette extase de la puissance sans frein, quand il n'y a plus à combattre mais seulement à jouir de ce qu'on a gagné, en savourant à l'infini l'ivresse de susciter la crainte »

 

C'est tout de même plus joli que de dire que le pourvoir enivre et transcende, et s'exprime souvent dans la crainte qu'on suscite chez les autres.

 

Outre le talent de Muriel Barbery dans l'exercice de son style, de quoi est-il question dans cette Gourmandise ? Il est question de cuisine, d'odeurs, de senteurs, de goûts, de sensations. Son talent d'ailleurs s'exprime aussi dans sa capacité à décrire cela sans répétitions, sans utiliser les mêmes mots. Elle nous fait redécouvrir au passage, à quel point la langue est riche de subtilité et de nuances descriptives.

De cuisine donc ... Ou plus exactement d'un critique gastronomique au seuil de sa mort, à la recherche d'une saveur oubliée - sa madeleine à lui - qui défile son œuvre et donc ses souvenirs, de gouts, d'odeurs, de senteurs, de saveurs, d'impression, de jugement, d'envolées, ...

 

La construction narrative s'articule autour d'une alternance entre ses souvenirs à lui, et le témoignage de ses proches, qui chacun nous livrent leur jugement sur le personnage. L'auteur fait témoigner son entourage au sens large : Famille, amis, connaissances, mais aussi le « clodo » du coin de la rue, son médecin, ses maitresses, son chat et même la statue de son bureau.

 

« Plus tard, malgré ces amours anciennes et jamais trahies, mes goûts se sont portés vers d'autres contrées culinaires et à l'amour du ragout est venu se superposer, avec le délice supplémentaire que procure la certitude de son propre éclectisme, l'appel pressant des saveurs dépouillées. La finesse de la caresse du premier sushi sur le palais n'a plus de secret pour moi et je bénis le jour ou j'ai découvert sur ma langue le velouté enivrant et presque érotique de l'huitre qui suit une brisée de pain au beurre salé. J'en ai décortiqué avec tant de finesse et de brio la délicatesse magique que la bouchée divine en est devenue pour tous un acte religieux. Entre ces deux extrêmes, entre la richesse chaleureuse de la daube et l'épure cristalline du coquillage, j'ai parcouru tout le spectre de l'art culinaire, en esthète encyclopédique toujours en avance d'un plat - mais toujours en retard d'un cœur. »

 

Tout entier à son affaire, il a érigé l'exigence en finalité ultime de son art et de sa vie. Exigences pour lui-même et pour son écosystème familial ou professionnel, qui de fait, le rendent cynique et cruel, sans cœur et sans compassion, tout entier à son plaisir gustatif et à son écriture.

Du reste il l'est, cynique ! Citons ce passage extraordinaire où il parle de ses enfants en ces termes :

 

« .../... moi qui n'ai su que gâter mes propres enfants - gâter au sens strict du terme. Je les ai pourris et décomposés, ces trois êtres sans saveur sortis des entrailles de ma femme, présents que je lui faisais négligemment en échange de son abnégation d'épouse décorative - terribles présents, si j'y songe aujourd'hui, car que sont les enfants sinon de monstrueuses excroissances de nous-mêmes, de pitoyables substituts à nos désirs non réalisés ? Ils ne sont pas dignes d'intérêt pour qui, comme moi, a déjà de quoi jouir dans la vie, que lorsqu'ils partent enfin et deviennent autre chose que vos fils ou filles. Je ne les aime pas, je ne les ai jamais aimés et n'en conçoit aucun remords. Qu'ils perdent, eux, leur énergie à me haïr de toutes leur force ne me regarde pas - la seule paternité que je revendique c'est celle de mon œuvre.  »

 

Ou bien encore de sa femme :

 

« J'aime ma femme comme j'ai toujours aimé les beaux objets de ma vie. C'est ainsi. En propriétaire j'ai vécu, en propriétaire je mourrai, sans états d'âme ni gout pour la sentimentalité, sans remords aucun d'avoir ainsi accumulé des biens, conquis les âmes et les êtres comme on acquiert un tableau de prix.  Les œuvres d'art ont une âme. Peut être est-ce parce que je sais qu'on ne peut les réduire à une simple vie minérale, aux éléments sans vie qui les composent, que je n'ai jamais éprouvé la moindre honte à considérer Anna comme la plus belle de toutes, elle qui, quarante ans durant, a égayé de sa beauté ciselée et de sa tendresse digne les pièces de mon royaume »

 

Le personnage n'est certes pas anodin, mais se révèle attachant. Ses excès comportementaux, motivés par la seule exigence de cultiver son génie de la gastronomie et l'excellence de son écriture en font un homme unique et sans égal. Tous les témoignages concordent : Tous s'accordent à dénoncer le salaud, mais tous relèvent le génie et disent la fascination qu'il exerce sur eux.

 

A l'instar du personnage l'auteur nous délecte par la forme, mais - seule critique de ce petit bijou - sur un fond narratif assez faible. Il n'est pas aussi brillant que l'élégance du hérisson, son deuxième roman, qui nous avait ébloui, moins par le style que par l'histoire et les pensées digressives sur l'art et la culture, qui jalonnent ses pages. (Ici)

Ce roman-ci n'est que succession de descriptions et témoignages. Mais quelle verve et quel brio. Dans une ode à la tomate par exemple, ou encore comme ici cet aphorisme sur la sardine :

 

« Il y a dans la chair du poisson grillé du plus humble des maquereaux au pus raffiné des saumons, quelque chose qui échappe à la culture. C'est ainsi que les hommes, apprenant à cuire leur poisson, durent éprouver pour la première fois leur humanité, dans cette matière dont le feu révélait conjointement la pureté et la sauvagerie essentielles. Dire de cette chair qu'elle est fine, que son goût est subtil et expansif à la fois, qu'elle excite les gencives, à mi-chemin entre la force et la douceur, dire que l'amertume légère de le peau grillée alliée à l'extrême onctuosité des tissus serrés, solidaires et puissants qui emplissent la bouche d'une saveur d'ailleurs fait de la sardine grillée une apothéose culinaire, c'est tout au plus évoquer la vertu dormitive de l'opium.  Car ce qui se joue là, ce n'est ni finesse, ni douceur, ni force, ni onctuosité mais sauvagerie. Il faut être une âme forte pour s'affronter à ce gout-ci ; il recèle bien en lui, de la manière la plus exacte, la brutalité primitive au contact de laquelle notre humanité se forge. »

 

Ou enfin cette réflexion sur l'opposition entre la cuisine du terroir et la nécessaire évolution par l'intégration de goûts plus exotiques.

 

« Seule la volonté forcenée qu'un monde disparu perdure malgré le temps qui passe peut expliquer cette croyance en l'existence d'un « terroir » - c'est toute une vie enfuie, agrégat de saveurs, d'odeurs, de senteurs éparses qui se sédimente dans les rites ancestraux, dans les mets locaux, creusets d'une mémoire illusoire qui veut faire de l'or avec du sable, de l'éternité avec du temps. Il n'y a pas de grande cuisine, tout au contraire, sans évolution, sans érosion ni oubli. C'est d'être sans cesse remise sur l'établi de l'élaboration, où passé et avenir, ici ou ailleurs, cru et cuit, salé et sucré se mélangent, que la cuisine est devenu art et qu'elle peut continuer à vivre de n'être pas figée dans l'obsession de ceux qui ne veulent pas mourir »

 

Je n'aurai jamais autant cité que dans cette chronique. Quelques morceaux choisis pour illustrer le propos, mais tout autre passage aurait pu convenir, tant ce livre est cohérent et flamboyant dans son écriture, de la première phrase à la dernière.

 

 

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Publié dans Romans français

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