Un brillant avenir.

« Un brillant avenir »
Catherine Cusset
France
Roman (Prix Goncourt des lycéens 2008)
Gallimard
Août 2008
«««««
Le brillant avenir d'Elena en Bessarabie puis en Roumanie sous Ceausescu, ce sont d'abord ses parents qui le façonnent par une éducation sévère et des études imposées de physique nucléaire. Puis, lors d'un bal en 1958 où elle rencontre l'homme de sa vie, elle décide de se prendre en main. Jacob est juif, ses parents s'opposent à leur union. Elena l'épouse et s'arrange d'abord des griefs antisémites de mise en Roumanie. Parents d'un petit Alexandru, ils décident de se soustraire au régime communiste et ségrégationniste en fuyant le pays pour émigrer aux États-Unis afin, à leur tour, de réunir toutes les conditions favorables d'un brillant avenir pour leur fils. Mais, comme autrefois Elena, leurs attentes se heurtent aux choix personnels d'Alexandru. Marie, leur belle-fille, entre dans leur vie malgré eux. Les tensions se cristallisent, les éducations s'opposent.
Ce ne sont pas les thèmes traités ici (quotidien dans les pays de l'Est après la guerre, passage à l'Ouest, les conséquences des tensions israélo-palestiniennes en Israël dans les années 60, les tensions belle-mère/belle-fille) qui donnent l'originalité à cet ouvrage mais sa construction. Le récit se décompose en chapitres auxquels correspondent plusieurs années de la vie d'Elena qui ont un ordre propre à l'histoire et non chronologique, procédé souvent pénible à lire et qui apporte peu aux histoires sinon à noyer le poisson la plupart du temps. Ici, au contraire, les chapitres, tels des pièces aimantées d'un puzzle, viennent s'imbriquer comme sous l'influence de forces issues d'un champ électromagnétique, apportant un rythme propre au récit. Le résultat fonctionne de façon très efficace, la lecture, en plus du style fluide et sobre, en devient obstinée.
Un prix Goncourt des collégiens millésime 2008 en demi-teinte, sa lecture réserve un moment agréable mais il manque comme quelque chose qui la rendrait passionnante. Quoi? C'est peut-être bien là que se cache le génie. On est sans doute exigeant quand il s'agit de lire un livre qui a été couronné par un prix ! Trop?
« Quand elle rouvre les yeux, il est quatre heures vingt. La pièce est silencieuse. Quelque chose a dû la réveiller La chasse d'eau peut-être. Elle aussi a envie d'aller aux toilettes. Elle a du mal à s'extirper de son lit gonflable au niveau du sol et à se lever. Elle met ses chaussons. En sortant de la salle de bains, elle entre à pas de loup dans la chambre. Les meubles blancs se distinguent nettement dans la pénombre. La température s'est rafraîchie. Jacob a repoussé la couverture et dort découvert. Comme si tous ses maux ne suffisaient pas, il va attraper un rhume. Elle s'approche, attrape la couverture et le recouvre. Il ne peut vraiment rien faire sans elle. Même pas dormir. Elle s'éloigne quand la pensée l'effleure que le visage de Jacob est étonnamment blanc. Elle se retourne brusquement et s'avance vers le lit. Elle pousse un cri.
Il y a un sac en plastique sur sa tête.
Elle croit qu'elle hallucine. Mais ses yeux s'habituent à l'obscurité et elle distingue nettement le sac en plastique blanc marqué AS en grosses lettres vertes, du supermarché « Associated Supermarket » en bas de leur immeuble. Il couvre jusqu'au cou le visage de Jacob. Elle fait un pas en avant.
« Jacob ! Jacob ! »
Il ne bouge pas. Elle tend la main, s'empare d'une poignée, et tire. Mais le sac est coincé sous la tête. Elle s'arrête, paniquée. Elle a peur de voir ce qu'il y a dessous. Et elle laisse partout ses empreintes... Sa main reste suspendue. Impossible de poursuivre son geste et sa pensée. Trop menaçant, trop affreux.
Elle court hors de la chambre, jusqu'à la table d'ordinateur dans le salon sur laquelle est posé le téléphone. Malgré son tremblement, elle réussit à appuyer sur les touches 911. Une femme lui répond après deux sonneries.
« Mon mari ! Oh, oh, oh ! Il... il a un sac sur la tête, un sac en plastique !
- Il est conscient, madame ?
- Je ne sais pas ! Il dormait, je l'ai entendu aller aux toilettes, je couchais dans le salon, je me suis levée et comme il faisait froid je suis entrée dans la chambre... et il avait un sac... » Elle éclate en sanglots.
« Madame, calmez-vous. Donnez-moi votre adresse. Parlez clairement. »
Elle indique son adresse, le numéro de l'appartement, le numéro de téléphone.
« Vous avez ôté le sac ? demande l'opératrice.
- Non ! Je n'ose pas...
- Enlevez-le tout de suite.
- Il faut que j'aille dans la chambre, là je suis dans le salon, je...
- Allez-y. Enlevez le sac, revenez au téléphone et faites ce que je vous dirai. »
Elle pose le combiné près du téléphone et retourne dans la chambre. Elle a du mal à respirer. Contournant le lit, elle s'approche de Jacob. Sans le regarder, elle met ses mains sur le sac, près du haut de sa tête, prend le plastique entre ses doigts et tire. Le sac ne bouge pas, bloqué par le poids de la tête. Elle doit agripper le plastique de ses deux mains et bander ses muscles pour réussir à l'ôter. Jacob n'ouvre pas les yeux. Elle fait le tour du lit pour décrocher le téléphone sur la table de chevet de l'autre côté.
« J'ai enlevé le sac.
- Il respire ?
- Je ne sais pas, je ne sais pas, ooooh...
- Madame, tenez bon, j'ai besoin de vous. Il faut que vous basculiez sa tête en arrière. Vous m'entendez ? Mettez vos doigts sous son menton et basculez sa tête en arrière. »
Helen retourne de l'autre côté du lit. Elle ne peut toujours pas le regarder. Que doit-elle faire ? Elle revient prendre le téléphone.
« Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que vous dites, je ne peux pas le faire, je ne sais pas...
- Madame, écoutez-moi. N'ayez pas peur. Vous avez déjà pris un cours de secouriste ?
- De quoi ?
- De secouriste. Vous devez basculer sa tête en arrière pour qu'il n'avale pas sa langue. Ensuite, vous lui pincez le nez et vous lui faites du bouche-à-bouche. Puis vous appuyez très fort sur sa poitrine. »
Cette femme lui parle chinois.
« Je suis désolée, je ne sais pas, je ne peux pas, oh, s'il vous plaît...
- Madame, j'entends les sirènes dans le téléphone. Les secours arrivent. Ils seront à votre porte dans quelques minutes. Ouvrez-leur. D'accord ? »
Les sirènes ? Helen n'entend rien. Juste le silence. »