Samarcande, un roman envoutant.

« Samarcande »
Auteur : Amin Maalouf
Pays : Liban
Genre : Roman
Editeur : Le livre de poche
Date : 1988
Avis : «««««
« Quel homme n’a jamais transgressé Ta loi, dis ?
Une vie sans péché, quel goût a-t-elle, dis ?
Si tu punis le mal que j’ai fait par le mal,
quelle est la différence entre toi et moi, dis ? »
Un robaïyat d’Omar Khayyam.
Qui sait ce qu’est un Robaïyat ? …
Un petit poème. Des quatrains, sans importance, sur l’amour, les femmes, le vin…
« Du vin ! Qu’il soit aussi rose que tes joues.
Et que mes remords soient aussi légers que tes boucles »
Ou parfois un peu plus mystique, comme celui proposé en introduction de cette chronique.
Ce roman est l’histoire d’un manuscrit, le manuscrit des robaïyats d’Omar Khayyam, de sa naissance à sa disparition.
Dans une première moitié, une biographie inspirée de la vie réelle de Khayyam, mathématicien, astronome, astrologue, météorologue, savant, humaniste, philosophe, … et poète à ses heures.
De ses premiers ouvrages de mathématiques au traité d’algèbre (publié réellement en 1070), de ses travaux sur l’astronomie à la mise en place du calendrier persan introduisant les années bissextiles (connu sous le nom de réforme Jelaléenne plus précise que le calendrier grégorien créé 5 siècles plus tard).
Maalouf imagine aussi sa vie d’homme, ses relations ambigües avec les différents pouvoirs,
ses amours…
ses amours… Il nous décrit un personnage fascinant, philosophe, penseur libre, jouisseur de la vie et de ses plaisirs, empreint d’une immense sagesse, qui restera fidèle toute son existence à ses idéaux d’indépendance vis-à-vis du pouvoir et de la religion. Un agnostique avant l’heure ...
C’est aussi le récit de la rencontre avec ses deux amis : Nizam el-Molk, le grand vizir de Perse qui lui assurera son quotidien pour lui permettre d’étudier à l’abri du besoin, et Hassan Sabbah qui fondera la « secte des assassins » et qui finira par éliminer le premier.
Nizam lui avait proposé dans un premier temps, de créer un grand réseau d’espionnage au sein de l’empire. « Entre les secrets et ceux qui les dévoilent, je suis du coté des secrets » lui répondra Omar.
Djamaleddine (un personnage secondaire de la deuxième partie du roman) dira d’eux :
« Ce sont des personnages forts différents mais qui représentent chacun un aspect éternel de l’âme persane. J’ai parfois l’impression d’être les trois à la fois. Comme Nizam el-Molk j’aspire à créer un grand état musulman …/… Comme Hassan Sabbah, je sème la subversion sur toutes les terres d’Islam, j’ai des disciples qui me suivraient jusqu’à la mort …/… Comme Khayyam, je guette les rares joies de l’instant présent et compose des vers sur le vin, l’échanson, la taverne, la bien-aimée »
C’est enfin une ode à la perse et à l’orient. Amin Maalouf, conteur de talent, truffe sa narration de description colorées. L’orient des senteurs, l’orient des couleurs. Et nous « déniaise » sur le reste… L’orient du savoir et de la connaissance, l’orient des philosophes et des érudits, l’orient des traditions.
Une deuxième partie du livre qui met en scène M. lesage un américain qui cherche le manuscrit et suit sa trace dans l’histoire. On reste en perse, au début du 20ème, une Perse qui balbutie sa démocratie sous le joug combiné de la Russie et de l’Angleterre. Omar Khayyam reste en filigrane dans le récit. Cette deuxième partie, plus contemporaine, est tout aussi intéressante que la première.
Le style d’Amin Maalouf, … chaud, soyeux et chatoyant. De belles phrases qu’on aime à relire plusieurs fois, tant leur musique est douce à l’oreille, pour savourer le choix des mots, pour en écouter le rythme, pour admirer la construction, pour en apprécier la véracité …
« Frais plaisir d’arpenter une ville inconnue, les yeux ouverts aux milles touches de la journée finissante »
« Ce n’est pas tant l’ivrognerie qu’il craint, il sait qu’il ne s’y abandonnera pas, le vin et lui ont appris à se respecter, jamais l’un d’eux ne répandrait l’autre sur le sol »
« Le ton monte, la violence ne reste pas longtemps enfermée dans les mots »
« Les voyageurs sont par trop pressés de nos jours, pressés d’arriver, d’arriver à tout prix, mais ce n’est pas seulement au bout du chemin que l’on arrive. A chaque étape on arrive quelque part, à chaque pas on peut découvrir une face cachée de notre planète, il suffit de regarder, de désirer, de croire, d’aimer »
Un livre d’histoires et d’Histoire : Amin Maalouf nous promène sur près de deux siècles dans la perse des 11ème et 12ème siècles puis sur le début du 20ème. D’Omar Khayyam à Gengis Khan, l’auteur éclaire de sa plume géniale une période et une région du monde, sans doute peu connue en occident. Un livre riche sur l’époque, sur la perse, sur l’Islam, ses différentes sensibilités et composantes toujours un peu obscures pour nous autres Occidentaux.
Un livre anecdotique aussi.
Qui le savait ?
« Pour représenter l’inconnue dans ce traité d’Algèbre, Khayyam utilise le terme arabe Chay, qui signifie « chose » ; ce mot orthographié Xay dans les ouvrages scientifiques espagnols, a été progressivement remplacé par sa première lettre, x, devenue symbole universel de l’inconnue. »
« …/… Aussi jugeai-je nécessaire de noter, en introduction à mon article, que ’’Persia’’ était un terme impropre, que les Persans eux-mêmes nommaient leur pays ’’Iran’’, raccourci d’une expression fort ancienne ’’Aïrania Vaedja’’, signifiant ’’Terre des Aryens’’ » (*)
Au final, un livre merveilleux et envoutant.
J’y suis revenu après un premier essai infructueux. L’atmosphère du début du livre, ne convenant pas à mon humeur de l’époque. J’y suis revenu, et c’est un vrai bonheur. Et puis je l’avais promis à « little mouse ». Comme tu as eu raison d’insister !
(*) Notes
Je me suis demandé si cette anecdote relatée par Lesage, le personnage de Maalouf, était exacte. Il semblerait qu’elle le soit :
« Quant à l'origine du mot Iran, notons d'abord que ce pays s'appelait naguère en Occident, la Perse, mot qui provient de PARSI (une branche de la race aryenne dont le roi Cyrus était originaire). Le mot même Iran provient de ARYA, d'où le terme ARYEN. Au cours des siècles ce mot ARYA s'est transformé pour devenir d'abord ARYAN puis IRAN. Les Aryens sont un ancien peuple qui vivait autrefois en Asie centrale, de langue indo-européenne. Sans doute vers la fin du IIIe millénaire av. J.-C. »
Le terme d’Aryen est légèrement connoté depuis Hitler qui l’avait utilisé pour désigner la « race supérieure ».
La « race aryenne » est assimilée dans l’idéologie Nazie, aux canons esthétiques de l’homme germanique: grand, blond et athlétique, tel que le représente Arno Breker, le sculpteur favori d’Hitler. »
(Sources (italique) : Wikipédia)
En fait, les « Aryens » d’Hitler n’ont absolument aucun lien avec ces peuplades nomades de l’Asie centrale. L’histoire est parfois étrange : Le peuple Tsigane largement exterminé dans toute l’Europe par le troisième Reich représente sans doute une partie de la descendance de ces « Aryens » d’Asie !
Rien à voir avec le livre, c’est entendu, mais on à le droit d’être interpellé par ces « étrangetés » de l’Histoire …
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