Le bizarre incident du chien pendant la nuit - critique alternative.
Cet ouvrage à déjà fait l’objet d’une chronique sur lecta. (Ici)
Un nième livre sur la différence. Oui ce livre ne pourrait être que ça ! Mais non. Une histoire racontée par un autiste, à la manière d’un Howard Buten dans « quand j’avais cinq ans, je m’ai tué » dont le récit est dit par un très jeune enfant.
Les autistes géniaux (à ne pas confondre avec l’autisme déficitaire) ont été révélés au grand public au travers du film « Rain Man » et l’interprétation impressionnante de Dustin Hoffman, qui a mis en lumière cette forme d’autisme. Elle touche une catégorie de gens souvent très intelligents, disposant de capacités très au dessus de la moyenne voire exceptionnelles, sujets à des problèmes de comportements et de communications qui les rendent inaptes à la vie en société. La vision du spectateur est cependant extérieure. On regarde le personnage évoluer, sans toujours comprendre le pourquoi de ses agissements.
Marc Haddon va plus loin en nous proposant le récit d’un autiste à la première personne et donc une vision de l’intérieur, nous ouvrant à la logique comportementale du narrateur.
Là où nous voyons des comportements inadaptés, l’autiste est dans Sa logique, celle qui convient à la situation. Se rouler en boule et hurler dans un super marché, attitude qui suscitera sans aucun doute l’effarement du passant, est d’une logique implacable dans la tête de l’autiste. Rester 5 heures sans bouger sur un banc dans le métro, correspond pour tout un chacun à une situation improbable et surprenante. L’autiste lui « échappe » à un environnement traumatisant en effectuant des exercices intellectuels. C’est un moyen, le seul, d’échapper à une agression, trop forte pour être supportable. Trop d’informations qui ne peuvent être assimilées. Il faut faire cesser ce flux pour retrouver un équilibre mental. C’est une manière de s’isoler du monde extérieur pour retrouver un environnement calme, connu, et rassurant. Car ces autistes aux capacités incroyables, sont victimes de ces mêmes capacités. Les informations sont toutes analysées, distillées, décortiquées, mémorisées, sans discernement, sans tri de ce qui est utile et ou de ce qui ne l’est pas.
Une scène étonnante : Le personnage principal est dans une gare et doit trouver le chemin vers un quai. Il cherche l’information. Il lit tout ce qui se présente à son œil : les informations réglementaires, les panneaux de direction, les publicités, les indications sur les portes, les menus des bars présents dans le hall, … bref une infinité d’informations qu’il a bien du mal à sérialiser pour trouver celles qui l’intéressent. Chaque mot est analysé et mémorisé. C’est difficile à décrire.
L’incroyable capacité de mémorisation de ces autistes est d’ailleurs bien illustrée dans le film « Rain Man », où le personnage interprété par Dustin Hoffman est capable de retrouver mentalement l’adresse et le téléphone de n’importe qui présent dans l’annuaire, qu’il a lu, et donc dont il se souvient entièrement.
Le passage suivant permet de mieux comprendre le propos :
« Je vois tout. C’est pour ça que je n’aime pas les endroits nouveaux. Quand je suis dans un endroit que je connais, comme à la maison, à l’école, dans le bus, au magasin ou dans la rue, j’ai presque tout vu et il ne me reste qu’à vérifier ce qui a changé ou ce qui a été déplacé.
…/…
La plupart des gens sont paresseux. Ils ne regardent jamais tout. Ils font ce qu’on appelle jeter un coup d’œil, leur regard rebondit d’un objet au suivant comme au billard quand une boule ricoche sur une autre. Et les informations qu’ils ont dans la tête sont vraiment simples. Par exemple s’ils sont à la campagne, ça pourrait être :
1. Je suis dans un champ plein d’herbe.
2. Il y a de vaches dans les champs.
3. Il y a du soleil et quelques nuages.
4. Il ya des fleurs dans l’herbe.
5. Il y a un village au loin.
6. Il y a une clôture le long du champ qui s’ouvre par une barrière.
…/…
Mais moi, quand je suis dans un champ je remarque tout. Je me rappelle par exemple que le mercredi 15 juin 1994, j’étais dans un champ parce que nous allions à Douvres, père, mère et moi, pour prendre le ferry pour la France.
…/..
1. Il y avait 19 vaches dans le champ dont 15 était noir et blanc, et 4 brun et blanc.
2. Il y avait un village au loin avec 31 maisons visibles et 1 église à clocher carré sans flèche.
3. Il y avait de longues rigoles dans les champs, ce qui veut dire qu’à l’époque médiévale c’était ce qu’on appelait des champs à planche et dérayures et que chaque habitant du village cultivait une planche, c'est-à-dire un long lopin entre deux rigoles.
4. Il y avait un vieux sac en plastique Asda dans la haie et une canette de Coca-Cola écrasée avec un escargot dessus, et un long bout de ficelle orange.
5. Le coin nord-est du champ était le plus élevé et le coin sud-ouest le plus bas (j’avais une boussole parce que nous partions en vacance et que je voulais savoir ou se trouvait Swindon quand nous serions en France) et le champ était légèrement incurvé le long de la ligne qui rejoignait ses deux angles, si bien que les coins nord-ouest et sud-est étaient un peu plus bas qu’ils ne l’auraient été si le champ avait été un plan incliné.
6. je pouvais distinguer dans l’herbe trois sortes de graminées différentes et des fleurs de deux couleurs.
7. la plupart des vaches étaient tournées vers le haut de la pente.
Ma liste contenait 31 choses, mais Siobha m’a dit que ce n’était pas la peine de les écrire toutes. Ça veut dire que c’est très fatiguant pour moi de me trouver dans un endroit nouveau, parce que je ne peux pas m’empêcher de voir tout ça. Et si quelqu’un me demandait par la suite comment étaient les vaches, je pourrais lui demander laquelle, et je pourrais les dessiner chez moi et dire que le dessin de telle ou telle vache faisait ce dessin là »
En synthèse, un bouquin très intéressant, passionnant même, alternant des passages émouvants et d’autres drôles ou cocasses. Complètement atypique mais foutrement bon !
J’ai du m’arrêter pour faire pipi et je suis allé dans un champ ou il y avait des vaches et, après avoir fait pipi, j’ai regardé le champ et j’ai remarqué ceci :