La Beauté du Monde

« La Beauté du Monde »
Michel Le Bris
France
Roman
Grasset
Août 2008
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En 1938, Winnie, jeune provinciale américaine, est chargée d'écrire la biographie d'Osa Johnson qui, elle aussi, semblait promise à un destin d'Amérique profonde dans une petite ville sans avenir. Jusqu'au passage de Martin, jeune aventurier en soif de contrées inconnues depuis son retour d'une expédition avec son maître à voyager Jack London. Suivent 7 années de conférences et de représentations à travers tout le pays pour rassembler enfin les fonds nécessaires à la première escapade du couple à Bornéo.
De retour à New-York, Martin, cinéaste-aventurier maintenant reconnu n'a qu'une idée en tête : repartir. Reste à savoir où et trouver le budget conséquent à une expédition d'envergure cette fois-ci. Pour cela, Martin occupe tout son temps au montage de son premier film. Osa, quand à elle, se laisse entrainer dans le New-York de la prohibition et de la ségrégation raciale des années 20. Cabarets, Jazz, Blues et émancipation remplissent ses soirées. Autant de découvertes émerveillées et pas moins exaltantes pour la jeune femme.
Le film sur les « sauvages-cannibales » est un succès, le couple élevé au rang de vedette est introduit à l'Explorer's Club, le talent cinématographique de Martin sollicité pour l'aventure de leur choix. Ce sera le Kenya.
L'expédition sera lourde, pas moins d'une centaine de porteurs, plusieurs chariots, une intendance importante peu propice à une agilité de déplacement et de nombreux mois sont prévus en brousse pour ramener un film digne des attentes de Broadway. Empêtrés de nombreuses semaines à Nairobi, l'expédition s'ébranle enfin pour les territoires inconnus du nord du pays. Osa se découvre une âme de chasseur, tue buffles, lions, rhinocéros à la mesure du péril encouru pour imprimer de spectaculaires images sur la pellicule, s'épouvante ensuite du sentiment de plénitude ressenti au moment du tir meurtrier. La beauté des immenses territoires traversés, "le grand dehors", imprègne la jeune femme qui sent l'Afrique la posséder, l'émotion éprouvée à vivre pleinement l'instant présent l'habiter, se trouble d'y trouver sa place alors que le besoin obsédant d'images à sensation pousse Martin à un comportement parfois insensible.

Un roman d'aventure donc, avec la chance de voir du pays, croit-on.
La première moitié pourtant nous trace les traits d'une Osa désabusée et seule qui, pour vivre, se plie aux exigences d'une vie de people, se soumet à raconter sa vie d'aventurière. Et voilà la jeune 0sa au début du XXème siècle dans sa ville de Chanute perdue dans le Kansas, à travers tout le pays ensuite éprouvant sa persévérance à épauler Martin pour préparer un premier voyage en Malaisie dont nous ne saurons quasiment rien, le retour à New-York où l'exploration se poursuit par une vie dissolue et foisonnante, inconnue d'elle jusqu'alors. L'impression de sur place dans cette partie interminable à la longue manque de faire lâcher prise, empêtrer ensuite, eux comme nous, dans les difficultés (la récolte de fonds principalement, on dirait les sponsors aujourd'hui) à organiser de tels périples.
La deuxième partie, elle, est à la mesure des attentes : les portes s'ouvrent sur un Kenya de la fin des années 20 peuplé, encore à l'époque, d'une multitude d'animaux sauvages, d'étendues infinies, de chasseurs blancs aux actions sans limites et dont la présence en Afrique semble un pis-aller à leur vie en occident, dans un contexte socioculturel désué et peu connu. L'aventure, enfin, est incroyable, le courage d'Osa et peut-être l'inconscience de Martin d'un autre temps.
Une épopée fantastique nous est racontée dans ce livre où Michel Le Bris ne manque pas de poser la question sur un bonheur qui se trouverait dans un environnement brut et sauvage, dans une dimension où la réalité de l'instant présent envahit l'être d'un sentiment de plénitude sans mesure, la beauté du monde se trouverait en terre d'Afrique.
La précision de l'auteur intraitable jusqu'à l'ennui du début, le style qui finalement persévérait la lecture prennent toute leur dimension dans cette partie africaine du livre. Michel Le Bris nous façonne un récit dense en personnages, émotions et humanité, de quoi combler les attraits diverses et variés proposés par un roman d'aventure réussi.

A propos de la communauté blanche rencontrée à Nairobi:
« Ils étaient tous restés des gamins , venus ici précisément pour le rester, étudiants pitoyables, virés d'Eton ou de Cambridge, désespoir de leur familles, galopins effrontés qui avaient un jour découvert qu'ici ils pouvaient le rester. Lui, Bror, baron Bror Frederick von Blixen-Finecke, né en Suède, avait été le plus déplorable élément de la famille, dissipé, bagarreur, rêvant de plaies et de bosses, et c'est peut être pour ne plus voir le portrait sévère de son père, la sinistre, l'insupportable galerie de portraits de ses aïeux qui à chaque passage le fusillaient du regard, qu'il s'était mis en tête avec Karen, sa femme, de se faire fermier au Kenya. En choisissant bien sûr la mauvaise culture, le café, au mauvais endroit. Ce qui l'avait conduit, conclusion provisoire de sa lamentable existence, à se faire chasseur, guide pour amateur de safaris, profession qui n'était pas sans quelques consolations annexes...Qui, à cette table, pouvait dire qu'il n'avait pas été rejeté, peu ou prou, par sa famille, par son milieu, par la société ? .../... Là, le monde redevenait simplement réduit à la nécessité de la survie, à l'urgence de la quête, sans plus les tourments des adultes englués dans la grande fourmilière, bardée de conformismes, écrasés de soucis. Tous autant qu'ils étaient ils gardaient quelque chose de Peter Pan au royaume de Neverneverland. »
... de l'observation d'éléphants :
« Ils étaient là, eux aussi immobiles, allongés sur leur rocher, dans le temps aboli. Martin, depuis longtemps sans pellicule, avait oublié qu'il tenait une caméra-Osa et lui, d'ailleurs, pensaient-ils encore à quelque chose, dans la pure vibration de l'instant indéfiniment prolongé, si exactement accordé au dehors qu'en disparaissait toute conscience de soi, devenus fleurs, plantes, papillons, éléphants ? Une ombre passa sur eux, éteignant peu à peu les lumières du spectacle, la forêt, bloc sombre déjà dans la nuit venant, tirait discrètement un rideau sur la scène, les invitant du même coup au départ. Ils se laissèrent glisser en arrière avec d'infinies précautions, comme s'ils voulaient emporter avec eux quelque chose de ce charme qu'ils ne voulaient surtout pas rompre, jetèrent un dernier regard : les deux mastodontes ne bougeaient toujours pas, masses sombres absorbées peu à peu par les ténèbres.
Ils marchèrent un moment en silence, tout entiers à ce qu'ils venaient de vivre, puis Martin posa la main sur l'épaule de Boculy, et, se tournant vers Osa :
-Paradis... Oui, si un endroit mérite ce nom, c'est bien celui-ci. »
... du voyage :
« ...Car il y avait un mystère, en tout voyage. On rêve, on échafaude des projets, on étudie des cartes, et puis l'on part, en croyant savoir où l'on va. N'est-ce pas cela, un voyage : se rendre quelque part ? Mais les "vrais" voyages, ceux qui comptent vraiment, auxquels on revient sans cesse, précisément parce qu'on n'en est pas encore revenu, de les avoirs vécus, sont ceux, nous le savons bien tous, où il s'est passé "quelque chose". Quoi ? C'est toute l'affaire. Quelque chose qui vous a conduit où vous ne pensiez pas aller, et vous a transformé, dont il vous semble, à votre retour, qu'il fallait qu'il en aille ainsi, qu'une urgence plus haute vous requérait, là où vous n'aviez vu d'abord que le hasard. Cet imprévu qui vous a dévié de votre chemin, ce n'était donc pas une succession disparate de sensations, un chaos confus d'évènements : voyage il y avait parce qu'ils s'organisaient dans une courbe rétrospectivement nécessaire, dessinaient une forme. »
Pour les curieux d'un autre monde, d'une autre époque :
http://www.dailymotion.com/video/x52o69_martin-and-osa-johnson_travel
http://www.youtube.com/watch?v=GOINzWKKwr0&feature=related
http://www.youtube.com/watch?v=60004FZ2bes