La horde du contrevent.
« La horde du contrevent »
Alain Damasio
France
Roman
Folio SF
Mars 2007
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700 pages ! Autant dire une montagne quand on n’a pas assez de temps pour lire. Un délice quand on est en vacance est que le temps n’est plus un problème.
Une plage, des cocotiers, 15 jours devant soi. J’ai donc exhumé ce livre de ma PAL devant cette occasion trop belle pour la laisser passer.
J’avais dans l’idée de revenir sur le genre, la SF, délaissé depuis de nombreuses années. Peut-être bien une petite décennie ! Je baguenaudais donc dans les larges allées de mon libraire favori, picorant une quatrième de couv ici, soulevant un ouvrage coloré par là, quand je fus attiré par une tête de gondole qui criait au chef d’œuvre. Alain Damasio ? « connaissois pas ! »
Un chef d’œuvre ? Diable, voilà un excellent moyen d’y revenir, me dis-je. Et pof le bouquin « import from » le rayon du libraire, atterrit aussi sec au pied de mon lit. Il y a séjourné de longs mois. Jusqu’à la veille du départ en vacance en fait, et du choix cornélien des ouvrages à emporter, brassant en tous sens, la fameuse « Pile à lire » !
Si Damasio était un vin, je dirais de lui qu’il a du corps et de la longueur en bouche. La persistance est incommensurable. Il est difficile de se sortir de ce livre tant il est considérable. Hors norme, exigeant, ambitieux, non trivial, souvent déroutant, poétique, métaphysique, philosophique, abouti, littéraire, … Je m’arrête là, sinon je vais vider le dico de ses qualificatifs.
Dithyrambique je suis, me direz-vous. Mais c’est qu’il y a de quoi ma brave dame ! Ce livre est tout simplement colossal, phénoménal même si je crois qu’on peut aussi le trouver prétentieux, trop exigeant, élitiste, incongru parfois. L’ouvrage ne supporte pas la demi-mesure, la demi-teinte. On adore ou on déteste.
Alors de quoi est-il question ?
De vent ! Beaucoup. Sur sept cent pages. Sans jamais se répéter. En se renouvelant à chaque description d’une nouvelle forme. Un livre qui décoiffe donc ma bonne dame !
La plume est le premier choc. Sublime, multiple (23 narrateurs), poétique, technique parfois, précise dans ses parties descriptives. Un régal de lecture. J’y reviendrai.
L’histoire d’une simplicité apparente : dans un monde qui n’est pas nommé, décrit comme linéaire, d’un extrême amont vers un extrême aval, le vent, les vents, soufflent sans cesse et régulent la vie de ceux qui y vivent. Le vent créateur de toute chose. Le vent destructeur de tout aussi.
Une question simple : D’où vient le vent ? Pourquoi souffle-t-il ?
Tel est l’objet de la quête des hordes qui remontent le vent à pied, pendant plusieurs décennies, le contrant chaque jour pour progresser mais aussi pour l’acquérir, le cerner, l’apprendre. Apprendre le vent pour mieux le dominer dans l’extrême aval, le but ultime. L’extrême aval, la source, l’origine du vent ?
On accompagne la 35ème horde du traceur Golgoth. La plus fameuse. Déjà légendaire avec 4 ans d’avance sur la meilleure de celles qui l’ont précédée. On la suit au jour le jour, dans ses contres, dans ses épreuves, dans ses doutes, dans ses espoirs, dans son apprentissage. Le lecteur est le 24ième membre de la horde. On pousse avec elle, on se désespère de ses contretemps, on s’exalte de ses succès, on est au centre de l’histoire, on la vit.
L’auteur nous régale 700 pages durant, de sa virtuosité avec la langue. Chaque phrase est travaillée, recherchée. Le style est riche, soutenu, en ambages volontaires et en circonvolutions syntaxiques. Les mots sont au cœur du récit. L’auteur joue avec les mots, les sens, abonde de néologismes, jamais définis ! Et pourtant le lecteur n’a aucun problème de compréhension tant ils paraissent naturels. Ce livre est avant tout une gourmandise littéraire.
Dans l’extrait suivant, Damasio exacerbe son style et joue avec les mots. Arabesques pronominales, fioritures prépositionnelles, conjonctions conjuguées, on savoure le texte, on admire le panache. Le passage n’est pas forcement révélateur du roman et demeure difficile à suivre et à comprendre pour celui qui n’a pas lu le reste. Une sorte d’exercice de style. Je n’ai su résister à le citer !
(Pour la bonne compréhension, « Glyphe » et « chrone » sont des formes de vent, Caracole, l’autosourcier, Barbak, Golgoth, Zé des personnages du roman)
«
-L’air se vitrifie » et Caracole meurt. Chacun des deux évènements existe, au moins à titre potentiel, dans une boucle de temps quelconque, attendant son jour, son heure, son petit quatre-heures, attendant sur les dents, d’âtre articulé au réel, précipité dans l’actuel, effec-tué ! Et qui fait cela ? Qui opère le passage ? qui plie l’évènement l’un sur l’autre ? qui les fait exister l’un par l’autre, l’un pour l’autre, l’un contre l’autre ? Et bien, ce sont les animaux syntaxiques pardi ! « L’ai se vitrifie puisque Caracole meurt »
-Ça, c’est ce qui se passera avec un Puisque qui passe. Avec le donc tapi dans les parages, on vivra un « L’air se vitrifie donc Caracole meurt », qui est d’ailleurs, je le précise en passant, la bonne version de l’avenir. Je lui aurais préféré un Caracole meurt quoique l’air se vitrifie », mais ce n’est pas très correct, n’est-ce-pas ? Comprenez-vus l’esprit ? Si Zé existe, si son vif se maintient près de nous dans cette loutre, c’est grâce à un animal syntaxique… Lequel ? je vous le donne en mille ?
-L’autour ! plaisante à moitié l’autosourcier.
-Oui oui oui, L’autour ! L’autour fixe les vifs autour de nous. Mais c’était la réponse qui convenait pour Barbak ! Dommage, pas d’image ! Mais pour le moins un bon point !
-Merci maîtresse…
-Pour Zé, ce qui le sauve, ça crève les vieux, c’est l’outre !
-Quoi loutre ?
-Ben oui. L’outre en Outre ! Zé s’est ajouté au vif de l’animal. L’événement, la combinaison possible n’était pas d’opposition, comme pour un quoique, ou de conjonction temporelle comme chez ce tapinois de Lorsque, elle était d’adjonction, de supplément ! L’Outre permet qu’on se rajoute ! Sans s’outrager…
-N’importe quoique ! Jamais entendu une idée aussi dingue !! Tu me bilboques, troubadour ! Et comment on les reconnaît tes animaux tactiques, ils ont quelle gueule ? A plumes, à bec, à poils ? Ils sont faits en peau de vent, avec des écailles de blabla et des griffes en roseau ?
-Ils sont faits en glyphe.
-En quoi ? En gifle ? s’esclaffe Golgoth.
-En Glyphe, comme sur le cocon des chrones. Ce sont de petits segments de vent, furtifs en diable, qui scintillent dans ‘espace et s’effacent aussitôt… Très jolis … On dirait des traits de calligraphe, tracés à la volée… On en voit souvent au lever du soleil, en bordure du lac… »
Je le dis à nouveau, pour ceux qui s’effraient de l’opacité de l’extrait, il n’est pas révélateur du style de Damasio. L’auteur s’est fait un petit plaisir, et a dopé le nôtre, le temps d’une page.
Pour trancher, un extrait où la plume s’est faite poétique …
(Toujours pour la compréhension, le « Slamino » est encore une forme de vent et Coriolis un autre membre de la horde)
« Une journée de spleen sous slamino. Coriolis s’est éloigné d’emblée ce matin (ma belle chienne de Trace) pour suivre qui ? Caracole. Je contrais devant dans la prairie et, à un moment, je me suis retourné sur notre petite bande de fous. Etrange. Nous prenons chaque saison davantage la couleur de ce qui nous traverse. Nous récoltons les criblures des moissons mal broyées, la poussière des murs délités, des chemins qui s’effacent. Nous essuyons les pluies qui ne tombent plus, mais coulent, comme si l’horizon se vidait de ses larmes sur nos joues. Le vent nous réveille, nous excite, nous calme, nous berce et nous lave. Il se pose sur nos fronts comme une main leste, il nous gifle et nous saigne, il nous cajole et il nous soigne. Personne ne vous dira dans la horde qu’il adore le vent. Personne ne vous dira le contraire non plus. Il est des mondes (jetait hier caracole) où le vent naît et meurt. Viens, disparaît. Selon les jours, selon les heures. Si un pareil monde existe, aimer (ou ne pas aimer) le vent y a un sens : On peut comparer. Mais ici ? Qui se plaindra qu’il y a des nuages au ciel et de la terre pour nos pieds ? Puisqu’ils ont été là, toujours, qu’ils y sont et y seront éternellement. Le vent est, il est là. Alors je la ferme et j’en bouffe. »
On est aussi frappé par l’atypisme de son style, de ses styles, devrais-je dire tant la variété y est légion. En effet, Damasio choisi de faire intervenir dans la narration chaque membre de la horde. Chacun est typé et la plume s’adapte à chaque fois : Rugosité pour le Golgoth, sensibilité pour Sov, poésie et finesse pour Caracole, douceur pour d’autres… L’écriture se modifie pour épouser la typologie du personnage. Chacun son langage, on l’invente au besoin. La verve gouailleuse du Golgoth, la magie des mots qui virevoltent avec Caracole (j’y reviendrai aussi), … On se régale !
Le fond la forme.
L’auteur ne néglige rien. Purement anecdotique et pourtant, à la réflexion, souci du détail comme le choix d’un mot et pas d’un autre dans une phrase, révélateur donc de l’exigence de l’auteur, la numérotation des pages est inversée, pour signifier la remontée de la horde vers l’aval. Le fond la forme encore, quand chaque personnage est représenté par une lettre grecque, qui précède le premier mot du récit dans sa bouche. Excellente idée de l’éditeur d’ailleurs, qui fournit dans le livre, un marque-page qui reprend chaque lettre avec le nom du personnage qui y est associé. Très utile au début. L’identification est ainsi immédiate. On sait qui nous parle, même si à mi-roman cette symbolique devient presque inutile, tant les styles deviennent reconnaissables.
Cette écriture multiple pourrait n’être qu’une cacophonie. C’est au contraire une symphonie ! Chaque personnage vient ajouter son instrument au thème principal et la kyrielle d’harmoniques associés. Multiples visions d’une même scène, point de vues différents, et pourtant l’histoire avance sans cesse. On ne s’ennuie pas une seconde, on dévore, sinon les temps d‘arrêts que l’on s’impose pour relire un passage particulièrement remarquable.
L’éditeur nous dit en quatrième de couverture : « Alain Damasio écrit peu, par exigence ». Quel ravissement que cette exigence là, au risque de me répéter.
Coté sensation c’est aussi pléthorique. Saisissant, émouvant, bouleversant même, rugueux et dur avec Golgoth mais on fond sur la sensibilité de certains autres. C’est riche, varié, on ne s’en lasse pas. La dernière phrase sonne comme une petite mort. Pourra-t-on jamais relire un truc pareil ?
AD ne laisse aucune part à l’interprétation, notamment sur l’histoire. Précision et exhaustivité, le lecteur est enfermé dans l’imaginaire fouillé de l’auteur. L’ouverture se fait autrement. Au-delà du style, de la qualité littéraire, de la narration, de l’histoire, des personnages, au-delà de tout ça, l’ouvrage abonde de propos thématiques, métaphysiques et philosophiques. Car c’est bien là l’ambition ultime. Proposer à son lectorat une foultitude de réflexions sous-jacentes.
Le temps par exemple, un des thèmes abordés. La relativité du temps. Le passé, le présent, le futur qui se mêlent, se rejoignent, se mélangent, s’inversent. Voir son futur comme le passé d’un futur plus lointain. Son futur ? Non ! Un futur plausible dans la somme des possibles. Changer son futur en changeant de vie. Variation de Damasio sur ce thème très classique de la science fiction. Ce qui est intéressant ici c’est l’angle d’approche, au travers des chrones, ces formes de vent qui altèrent le temps, l’instant d’une fraction. Une vision moderne de la boule de cristal.
Le livre n’est qu’une quête, et l’auteur décline le mot sur tous les modes. Quête d’un absolu, quête de soi, quête d’inconnu … C’est la quête qui porte la horde pas le but. C’est une parabole sur la vie. Au bout de la quête on trouve sa propre mort.
Une très belle réflexion sur la vie et son sens, très allégorique parfois. D’aucun pourrait dire que l’ouvrage n’est qu’une métaphore magnifiée par une plume prodigieuse !!
Une belle réflexion sur le vivant encore. Origines, sources et continuité de l’être, par delà la mort. Damasio invente un concept, le vif, qui n’est pas l’âme, il veille à le préciser. Le vif c’est la quintessence de l’être, ce qui le caractérise de manière unique, ses fondamentaux. Pour celui qui sait le percevoir, le vif d’un être vivant permettrait à un aveugle de le matérialiser dans un espace, aussi surement que s’il avait des yeux. Après la mort d’un être, le vif représente de qui reste de lui. Il lui survit et peut être hébergé par un proche. L’idée est assez enthousiasmante, bien plus complexe que l’âme.
Au détour d’un paragraphe pour finir sur cet aspect : « La maturité de l’homme c’est d’avoir retrouvé le sérieux qu’on avait au jeu quand on était enfant »
J’avais dit que je reviendrai sur « les mots qui virevoltent avec Caracole… »
Allusion à une dizaine de pages, qui « tangentent » le sublime, où Damasio prend prétexte d’une joute orale entre le troubadour Caracole et un vieux lettré, pour nous ravir de son verbe, dans un nouvel exercice de style. Un combat de mots. L’auteur y fait preuve d’une virtuosité insensée. Le passage pourra rebuter certains lecteurs et en fasciner d’autres, dont je suis. J’ai personnellement relu plusieurs fois certains passages, par pur plaisir.
Il me faut conclure cette chronique, sous peine de lasser mon maigre lectorat en risquant la répétition ! A la relecture, je me dis que c’est sans doute déjà fait, tant je m’abandonne aux circonvolutions élogieuses. Mais quand on aime on ne compte pas, on conte !
Lorsque j’ai achevé l’ouvrage, je me suis demandé si ce n’était pas ce que j’avais lu de mieux, toutes lectures confondues. L’émotion d’avoir fini sans doute ! Après quelques semaines, on revient gentiment à la raison, en se remémorant toutes les formidables lectures qui l’ont précédé. Mais …
… mais on reste touché par la grâce particulière de ce roman dont il est si difficile de se détacher. Il recèle tout ce que j’aime : une histoire solide, une énorme créativité, une écriture remarquable qui est une curiosité en soi (je n’ai jamais lu de roman de SF aussi bien écrit) d’un auteur qui est un amoureux des mots, ca se sent, et qui a un culot phénoménal avec la langue pour notre plus grand bonheur, de la matière à réflexion, de l’émotion, …
Damasio est un prodige et son imaginaire est extraordinaire.
En rentrant de vacance, je me précipite au rayon SF de mon libraire favori, là ou je l’avais trouvé un peu par hasard, (pour ceux qui ne suivent plus, prière de retourner en début de chronique), et je me précipite à la lettre D du rayon SF. Déception, pas d’autre Damasio ! Pourtant l’éditeur précise dans le rappel de la bibliographie, qu’il est l’auteur d’un deuxième forfait (plus ancien). Je choppe, la spécialiste du rayon, occupée à mettre en rayon les œuvres complètes d’Azimov, et je lui déclare tout de go :
- Excusez-moi madame, je cherche un bouquin de Damasio.
- Lequel ?
- Ben j’ai lu la horde du contrevent cet été, et j’ai trouvé ça …
- Enorme !
- … Oui énorme c’est le mot qui convient, je dirai ça aussi !
Nous en avons discuté un bon quart d’heure. Au final j’ai tout de même obtenu l’information que je cherchais. Le deuxième Damasio est épuisé. Il est en cours de retirage et devrait être disponible en octobre.
A suivre donc …
Ultimes informations :
La horde du contrevent à obtenu le prix de l’imaginaire en 2006 – meilleur roman francophone.
Pour ceux qui souhaitent se plonger dans l’univers de Damasio, le site officiel