Nouveaux contes de la folie ordinaire

« Nouveaux contes de la folie ordinaire »
Charles Bukowski
USA
Nouvelles
Livre de poche
1982 (Ed. originale)
«««««
« La santé de l'esprit est une imperfection ! »
Voilà une citation qui donne le ton de cet ouvrage, sans toutefois le synthétiser. Ce serait réducteur !
Elle aurait pu devenir culte.
J'aurais pu volontiers me l'approprier.
22 ans que je n'avais pas lu Bukowski !
« Contes de la folie ordinaire » et « Women » avalés le même été, un mois d'août 1987. Ma manie de tout noter !
Et ma foi, c'est bien long pour se souvenir à quel point cet auteur est considérable !
On m'a offert ces nouveaux contes. Et quelle bonne idée ! Des retrouvailles avec un auteur qui, de mémoire, m'avait fasciné à cette époque, presqu'autant que son maître et inspirateur le grand Fante (ici), dont il dit lui-même en page 282 de l'édition de poche de « Women » qu'il est son auteur préféré... (Toujours les notes !)
« .../... Elles voulaient savoir si j'acceptais de répondre à quelques questions. Allez-y, tirez.
- - Quel est votre auteur préféré?
- - Fante.
- - Qui?
- - John F-a-n-t-e. «Interroge la poussière», «Attends jusqu'au printemps», «bandini» (*)
- - .../...»
(*) : Traduction antérieure à l'édition des romans de Fante en français. « Interroge la poussière » par exemple, c'est une traduction de « Ask the dust » qui en fait a été traduit par Christian Bourgeois, l'éditeur, en « Demande à la poussière ».
Il est aisé de faire un parallèle entre ces deux auteurs tant les œuvres sont semblables dans la forme. Même façon de s'incarner dans un personnage récurrent qui les représentent et sans doute les subliment, même façon de peindre le monde sans concession tel qu'ils le voient et le ressentent, même façon d'écrire sur une trame autobiographique, mêmes difficultés à être reconnus et édités, même toile de fond : Los Angeles, ... On pourrait poursuivre la liste des similitudes, elle est loin d'être exhaustive.
Quelques différences aussi, l'écriture de Bukowski est plus crue, plus trash, et ses histoires sont plus sombres ...
Mais cela pourrait être l'objet d'une chronique à part entière !
Revenons à nos moutons...
Les nouveaux contes, comme son illustre prédécesseur, est un recueil de nouvelles sorties de la tête torturée de Charles Bukowski. Pour la plupart, c'est une peinture de son quotidien avec quelques histoires inventées de toutes pièce - enfin on le suppose - tant on a du mal à imaginer qu'il ait pu vivre ça !
Bukowski décrit le monde qui l'entoure. Sans concession. Il dit ce qu'il vit, ce qu'il sent, là ou d'autres édulcorent. C'est empreint de violence, de sexe, d'alcool. C'est souvent sombre avec quelques ambages sur des textes plus poétiques ou plus drôles.
C'est décapant et brillant. Bukowski explore l'horreur ordinaire, quotidienne, à l'instar d'un journaliste qui chroniquerait sa vie, sans l'enjoliver. Misère du quotidien, alcoolisme assumé, addiction multiples, ... décrits avec l'énergie du désespoir.
Le recueil démarre par une nouvelle qui tangente l'absurde. Deux amis dérobent le cadavre d'une jeune femme morte récemment, finisse par en tomber amoureux et la viole avant de la larguer dans l'océan. C'est à la fois glauque et poétique.
La suivante met en scène deux jeunes gens qui s'invitent chez une ancienne gloire du muet. L'acteur, homosexuel, leur offre l'hospitalité, avec l'arrière pensée d'un « bon moment » avec une jeunesse désirable. Il déchante vite quand les deux jeunes le battent à mort par ce qu'ils ont lu dans la presse qu'il conservait chez lui 5000 dollars en cash. Mais voilà, c'est l'invention d'un journaliste et les jeunes le tuent dans une scène d'une horreur incommensurable. Bukowski nous fait toucher du doigt l'absurde de cette mort, la gratuité du geste ...
Situation d'extrême violence, de folie ordinaire. L'intention première n'est pas de tuer mais de dérober. La situation dérape devant une résistance inattendue, qui n'en est pas une, puisque le vieil homme ne dispose pas de cet argent. Ignorance des limites, absence de cadre, perte de la conscience de l'acte. « Déréalité » mise en exergue par l'auteur, d'une jeunesse qui manque de fondamentaux et à qui on n'a pas enseigné les limites usuelles de l'inacceptable, de l'intolérable : On tue par erreur, on tue sans faire exprès, par agacement.
De manière récurrente Bukowski raconte l'insondable profondeur de la bêtise humaine qui s'exerce souvent jusqu'à une certaine forme de folie, au travers de d'agissements gratuits et déshumanisés, de situations qui confèrent à absurde et qui servent Bukowski dans la peinture de personnages qu'il dote d'une personnalité monstrueuse. Bukowski décrit des personnages monstrueux et paradoxalement, étrangement ordinaires. C'est l'absurdité d'une situation qui les rend monstrueux. Des bourreaux instinctifs qui se vautrent dans l'animalité comportementale qu'il oppose à des victimes qu'il se plait à dépeindre touchante.
C'est trash et violent.
Dans la série des nouvelles qui ne sont pas autobiographiques, Bukowki esquisse des personnages très typés, très contrastés. Les gentils touchants sont vraiment touchants, les méchants sont vraiment noirs, les drôles sont hilarants, les cyniques sont sardoniques. Pas de demi-mesures, Bukowski aime forcer le trait.
Le touchant ...
« Clochard à soixante ans. Fini. Plus rien. Il avait eu une putain d'enfance et il ne pourrait jamais l'oublier. Puis l'âge d'homme : tous les boulots et toutes les femmes, puis plus de femme, et maintenant plus de boulot. Clochard à soixante ans. Fini. Plus rien. Il avait un dollar et vingt cents en poche. Une semaine de loyer. L'océan ... Il a repensé aux femmes. Certaines avaient été bonnes pour lui, d'autres des mégères, toujours à crier, un peu cinglées, insupportables. .../...
Il les entendit rire derrière lui. Ils avaient des couvertures et des bouteilles, des boîtes de bière, du café et des sandwiches. Ils riaient. Ils riaient. Deux jeunes gars. Deux jeunes filles. Corps flexibles, élancés. En pleine santé. Puis l'un d'eux l'a vu.
« Et Vise ce machin !
- - mince, alors!»
Il est resté immobile.
« C'est humain ?
- - Ça respire? Ça baise?
- - Ça baisequoi?»
Ils ont éclatés de rire.
Il a levé sa bouteille. Il restait un fond de vin. C'était le moment.
« Ça bouge, regarde, ça bouge ! »
Il s'est levé, a brossé le sable sur son pantalon.
« Ça a des bras, des jambes et une figure !
- - une figure? »
De nouveau ils ont ri. Lui ne comprenait pas. Les gosses n'étaient pas comme ça. Les gosses étaient gentils. D'où sortaient ceux-là ?
Il a marché vers eux.
« C'est une maladie d'être vieux. »
L'un des garçons finissait une boîte de bière. Il l'a jetée derrière lui.
« C'est une maladie de gâcher sa vie, pépé. Tu m'as l'air d'un beau gâchis.
- - Ça m'empêche pas d'être un brave type, petit.
.../... »
Le drôle ...
« Je me suis dit : « On frappe à la porte », et j'ai regardé le réveil - à peine treize heures trente, bon dieu. J'ai passé mon vieux peignoir (je dors toujours à poil, je trouve les pyjamas ridicules (*2)) et j'ai ouvert la fenêtre déglinguée, celle qui est près de la porte.
« Ouais ? »
C'était Jimmy le dingue.
« Tu dormais ?
- - Oui, et toi?
- - Non, je frappais à la porte.
- - Entre. »
(*2) On est donc deux !!
... volontiers irrévérencieux ...
« Jésus-Christ était le plus grand bourreur de mou et avait le plus gros ego de tous les temps - il braillait qu'il était le fils de Dieu. Il virait les marchands du temple. Bien entendu, c'est là qu'il s'est planté. Il l'a eu dans le cul. On lui a même demandé de croiser les pieds pour économiser un clou. Potain ! »
Et puis il ya les nouvelles autobiographiques, fresque de son quotidien, tranches de vie. En lisant sa biographie on raccroche aisément chaque histoire à un épisode de sa vie. Elles constituent l'essentiel de l'ouvrage.
On n'est plus dans le contrasté, on est dans la description vraie, d'une vie d'errance, d'un quotidien de galère, mais, et c'est là ou l'auteur nous passe un message d'optimisme, avec des textes qui ne sont jamais désespérés. Prodigieux ! Les personnages de Bukowski trainent de galères en galères et cependant gardent une distance avec l'événement. C'est pas grave, demain est un autre jour nous dit l'auteur sur tous les modes. Faut vivre « cahin caha », la roue tourne, il y a des hauts et des bas, ca s'arrange plus ou moins toujours...
Il nous parle d'humanité et de condition humaine, il nous parle de mépris, de dignité, de misère, d'errances. Il dépeint son époque, sans fard. On est frappé du réalisme de ses histoires. Il y est question de vivre avec rien, de petits boulots, d'exclusion, d'injustice, de survie au quotidien. Des nouvelles très actuelles finalement ...
« Je n'aimais pas le monde mais dans ses moments de sommeil j'arrivais presque à le comprendre »
Il décrit par exemple un séjour dans un hôpital sordide. Il a besoin d'une transfusion sanguine ... on lui demande comment il va payer. Devant son insolvabilité, on l'informe qu'on ne peut le soigner et on fait venir un prêtre. L'auteur interroge sur le système, celui défaillant qui ne sait prendre en charge la misère ordinaire. Une vie humaine ne vaut-elle pas plus que les quelques dollars d'une poche de sang ? interroge l'auteur. La nouvelle s'achève dans une ironie qu'il manie à merveille. Le personnage contre toute attente s'en sort, et quitte l'hôpital pour retrouver sa compagne, comme souvent chez Bukowski, mi-ingénue mi-pute, pour une partie de « jambe tendresse ». Même quand il nous parle d'amour Bukowski ne peut s'empêcher une certaine violence verbale, l'usage d'un vocabulaire volontiers ordurier, et sous-jacente à cette gangue factice, une description finalement touchante du sentiment. Bukowski traite par ce biais ses inhibitions, et sa répugnance à montrer sa sensibilité, qu'il masque dans cette manière d'écrire.
Il nous parle aussi de joies simples qui ensoleillent l'existence, de sexe, des femmes ... mais aussi d'amour, de faits divers parfois banals que l'auteur transcendent d'une plume qui se fait pour l'occasion poétique au détour d'un bout de phrase...
« .../... Mon poète Juif a reculé à ma hauteur sous la lune d'Hollywood qui goutte sur le monde comme une eau de vaisselle puante .../ ... »
Plusieurs textes tournent autour du thème de l'écriture, celle des autres, la sienne. Bukowski est obnubilé par l'écriture. « Il écrit bien » ou à l'inverse « Il n'écrit pas bien » lâché comme des leitmotivs, récurrents dans ses propos quand il évoque un confrère. Ses références : Fante, Hemingway, Norse, Lowell ... des allusions aux « beats » aussi, dans lesquels il ne se reconnait pas forcement (Burroughs, Kerouac, Ginsberg, ...). Sa plume se fait critique, sur le talent des uns et les travers des autres. Il nous sert par exemple une diatribe féroce sur les artistes qui font usage de stupéfiants pour assurer leur création. Bukowski le critique, se fait alors acerbe ...
« Que la défonce soit créative, j'en doute, et comment !
De Quincey (*3) a écrit de bonnes choses et « le mangeur d'opium » est joliment torché, malgré quelques passages assez barbants. C'est dans la nature des artistes de tenter toutes les expériences. Les artistes sont des découvreurs désespérés et suicidaires. Mais la défonce vient APRES l'art, après que l'artiste existe. La défonce ne produit pas l'art. Mais elle devient souvent la récréation de l'artiste, comme une cérémonie de l'être, et les soirées de défonce lui fournisse un sacré matériel, avec tous ces gens qui se déculottent le cerveau, ou qui, s'ils ne se déculottent pas, baisse leur garde. Vers 1830, les soirées de défonce et les orgies sexuelles de Gautier (*4) alimentaient les conversations de tout Paris. On savait aussi que Gautier écrivait des poèmes. Aujourd'hui, on se souvient surtout de ses soirées. »
(*3) « Confessions d'un mangeur d'opium anglais » - Thomas De Quincey (1785-1859)
(*4) Théophile Gautier (1811-1872)
... pas dupe de ses propres addictions, il écrit un peu plus loin, le concernant :
« Quand à moi, je préfère boire deux boîtes de bière. Je garde mes distances, pas tellement à cause des flics mais parce que la drogue m'ennuie et ne me fait pas grand-chose. Mais je peux garantir que les effets de l'alcool et de la marijuana sont différents. On peut se défoncer à l'herbe et s'en apercevoir à peine. Avec la bibine, vous savez en général très bien ou vous en êtes. Je suis de la vieille école, moi : j'aime savoir ou j'en suis »
De très beaux textes sur la violence, pas toujours ordinaire comme dans cette nouvelle qui met en scène le violeur d'une enfant de 5 ans qu'il finit par tuer en passant à l'acte. C'est évidement glauque et monstrueux, mais il réussit ce prodige de nous rendre compatissant avec le violeur. La narration se place du coté de l'homme. On est dans sa tête. L'auteur décrit avec une précision inouïe sa façon de penser et la logique qui sous-tend le comportement : D'abord le refus spontané de sombrer dans la monstruosité, le conflit intérieur, puis la pulsion instinctive et non maitrisable du passage à l'acte. La lutte s'engage entre la conscience et l'instinct. Ce dernier l'emporte.
La scène du viol est hallucinante. Dans la tête du violeur, Bukowski montre qu'il est obnubilé par les « problèmes mécaniques » qu'il cherche à résoudre en manipulant le petit corps au mieux pour qu'il s'ajuste - c'est horrible de le dire comme ca ! - perdant toute notion d'humanité, de moralité, de conscience de la monstruosité de l'action. Aucune culpabilité ne peut exister à ce moment. C'est animal, bestial même, donc non réfléchi, non conscient. L'instinct a balayé la conscience. Le violeur qui se réveille et redevient homme se fait horreur ... mais il est trop tard.
Bukowski décrit comme nul autre la psyché du violeur et montre avec maestria la perte de contrôle et le coté « irrepressif » (*5). Il n'accrédite pas le comportement - La nouvelle s'achève avec l'homme qui se fait battre à mort par la police - il le justifie ! Bukowski dénonce donc, tout en parvenant à instiller une forme de compassion pour le violeur en nous amenant presque à penser qu'il n'est pas responsable puisque la pulsion sexuelle n'est pas contrôlée.
La nouvelle interroge. Pourquoi avoir écrit ça ?
C'est une performance ... mais ce n'est pas anodin. Pousse-t-il les limites de la description de l'inhumanité ? Je ne sais ...
Aux antipodes de cette violence, Bukowski sait aussi donner dans d'autres registres. Il se fait volontiers philosophe, comme dans cette citation déjà signalée en introduction :
« La santé de l'esprit est une imperfection ! »
Ou encore
« L'homme est la victime innocente de ceux qui se refusent à comprendre son âme »
Et enfin ou chacun peut se reconnaître :
« Je détestais sortir du lit le matin. Ça signifiait retrouver la vie une fois de plus et, quand tu as passé une nuit dans un lit et que tu t'es construit une espèce de refuge, il est vraiment difficile de l'abandonner. J'ai toujours été solitaire. Je dois avoir une fêlure dans le crane mais, sauf pour les parties de cul, je ne verrai aucun inconvénient à ce que tous le monde meure. Oui je sais ce n'est pas gentil, je suis pourtant aussi agressif qu'un escargot ; après tout, ce sont les gens qui m'ont rendu malheureux. »
Il donne même parfois dans la drôlerie décapante :
« Trouvez- moi un homme qui vit seul et dont la cuisine est sale en permanence, et six fois sur dix je vous montrerai un homme exceptionnel », Charles Bukowski, 27/6/67, après sa dix-neuvième bière.
« Trouvez- moi un homme qui vit seul et dont la cuisine est propre en permanence, et neuf fois sur dix je vous montrerai un homme détestable », Charles Bukowski, le même jour, une bière de plus.
Pour conclure, il faut s'y résoudre ...
Je dirai que l'homme semble poursuivre une quête existentielle dont l'écriture et les femmes sont le centre. Se faisant, il porte sur le monde qui l'entoure et sur la vie un regard sans concession, expurgé de tout habillage. Il verbalise à merveille ses émotions et nous livre une vision sombre mais finalement optimiste de notre monde.
C'est sublime et c'est incontournable.
... Oui je sais je ne sais pas faire synthétique ... l'illusion de l'exhaustivité. Lecteur si tu es arrivé au bout, c'est courageux ! Laisse ton nom en commentaire que je puisse saluer ta performance ! (*6)
(*5) J'ai découvert à l'occasion de cette chronique que le mot n'existait pas dans le dictionnaire, alors qu'il fait parti de mon vocabulaire ordinaire. C'est fou non ?
(*6) Qu'est ce qu'il ne faut pas faire pour avoir des comm !