« Le rire »
Henri
Bergson
France
Essai
Quadrige/PUF
Octobre 2007 (1ère édition : 1940)
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Quoi de plus naturel, quoi de plus insignifiant et à la fois de plus essentiel
que le rire ? Quoi de plus inné aussi. Le bébé de quelques mois ne marche pas qu'il sait déjà rire ... On rit d'un mot, d'une situation ... On rit aux larmes, aux éclats, pour un rien
...
Le rire est le propre de l'homme, disais François Rabelais, signifiant qu'il nous différentie de manière discriminante de l'animal mais sans doute
aussi par extension qu'il symbolise l'humain, le représente, mieux que toute autre caractéristique.
Le rire est en l'homme. L'homme « est », aussi, au travers de son rire.
Dis moi de quoi tu ris je te dirai qui tu es ...
Alors est-il sérieux de s'interroger sur le rire ? D'investiguer sa nature et sur les mécanismes qui sous-tendent son
déclenchement ?
Il semblerait que oui.
Bergson s'y est « collé » et se livre à un exercice de haute voltige, une analyse systématique de tous les aspects du
« bazar », de sa nature profonde jusqu'aux procédés pour le faire naître ! Tous les aspects du comique sont analysés, modélisés, illustrés ... Dans une approche rigoureuse, à la
manière d'un mathématicien, il établit des règles et décortique les mécanismes.
C'est d'autant plus fascinant qu'à chaque nouvel énoncé, on est un peu perplexe, on a un peu de mal à comprendre ... et puis, il déroule sa
démonstration, dialectique sans faille, où notre compréhension s'éveille au fil des mots, au fil des pages ... jusqu'à conclure, à chaque fois, à la pertinence du
propos.
L'auteur commence ainsi par trois observations qui selon lui caractérisent le rire. Ils les posent comme des conditions nécessaires dans le
sens où elles l'impliquent, et suffisantes puisque la réciproque est non moins vraie. Expression syntaxique directement inspirée d'un énoncé mathématique, mais l'ouvrage s'y apparente, comme
souvent chez les philosophes. Il n'y a qu'un pas de la philosophie aux mathématiques, tant sur le plan de la finalité que sur celui de la construction. Mais ce n'est pas le propos et je m'éloigne
...
Bergson observe donc :
1 - Reprenant les affirmations rabelaisiennes, il indique d'abord que le rire est le propre de l'homme. Dans le sens Bergsonien, il considère
qu'on ne peut rire que de l'humain. Le comique n'existe pas hors de cette sphère, et si l'on rit de l'animal c'est parce qu'il est mimétique de son grand
cousin !
2 - Il poursuit en affirmant que le rire se développe au sein d'une conscience collective. « Le rire a besoin d'un écho ». On
rit en groupe et c'est l'appartenance au groupe qui permet le rire ... Une intelligence qui rentre en contact avec d'autres ...
3 - Il termine en affirmant le rôle néfaste des émotions. Le rire nécessite une forme d'indifférence. L'émotion tue le rire. L'intelligence,
seule, doit être sollicitée. Un personnage est comique quand il s'ignore lui-même, quand il et inconscient. S'il devient conscient, prenons l'exemple du ridicule qui en est l'un des ressort, il
tentera d'infléchir sa posture, de gommer ce qui le rend cocasse.
Une fois ces préceptes posés, il inventorie les différentes formes de rire : La physionomie anormale dont on se moque - « Peut
devenir comique toute difformité qu'une personne bien conformée arriverait à contrefaire » -, le comique des formes qu'il oppose enfin au comique des gestes et des
mouvements.
Concernant ce dernier, il affirme qu'il est issu de la mécanisation plaquée sur du vivant. L'homme quand il devient un pantin mécanique tout en
conservant suffisamment d'humanité, génère une situation comique. Un Tic qui se répète régulièrement chez l'orateur ... un règlement administratif qui transgresse une loi naturelle en
tentant de mécaniser le vivant ...
Bergson illustre avec l'exemple de cette femme conviée à assister à l'observation d'une éclipse solaire, qui, arrivant en retard, demande à
l'astrologue de bien vouloir recommencer !
Il cite aussi les médecins de Molière qui tente de rendre les maladies des patients, conformes à leurs visions de la médecine, déplaçant pour
l'occasion les positions relatives du foie et du cœur.
.../... la réponse de Sganarelle quand on lui fait observer que le cœur est à gauche et le foie à droite : « Oui, cela était autrefois
ainsi, mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle »
Il achève son inventaire par le comique de situations et le comique de mots, les moteurs du vaudeville.
« La comédie est un jeu qui imite la vie »
Bergson use de réminiscences et exhume de nos souvenirs le diable à ressort qui
sort de sa boîte, souvenirs de nos éclats de rire à chaque nouvelle manipulation. Il transpose l’image sur le plan moral pour définir le comique de répétition. Le ressort se tend, se détend, se
retend … faisant du diable projeté sur la sphère des sentiments et des idées un puissant moteur de comédie.
« Dans une répétition comique de mots il y a généralement deux termes en présence, un sentiment comprimé qui se détend comme un ressort, et une idée qui s'amuse à comprimer
de nouveau le sentiment »
Dans la même lignée le pantin à ficelle figure la manipulation, là encore vecteur de comédie. Il introduit aussi L'inversion - l'arroseur
arrosé », le prévenu qui fait la morale au juge, l'enfant qui sermonne ses parents -, pour finir par l'interférence des séries, que l'on peut résumer par un ensemble de faits du passé qui
interfèrent avec une situation présente. Le moteur du rire est cette fois l'interférence de ces deux séries, source de gêne. Le quiproquo en est une autre illustration et un cas
particulier.
Il développe aussi le comique de mots, passage particulièrement intéressant pour votre serviteur qui s'adonne parfois à ces jeux, dont il nous
explique qu'il repose essentiellement sur l'absurde. On trouve, là encore, différentes techniques : l'inversion - « pourquoi jetez-vous vos cigarettes sur ma terrasse ? -
Pourquoi mettez-vous votre terrasse sous mes cigarettes », la répétition et l'interférence des séries à nouveau, qui permet le calembour et les jeux de
mots.
L'absurde et l'effet comique induit, se produit souvent lorsque l'auteur attire l'attention sur la matérialité des choses versus le sens figuré -
« ... Donner de l'argent de sa poche ... mais ou diable voulez-vous le prendre ? ».
Bergson présente une gradation dont l'ultime stade, le jeu de mots, nécessite parfois de mettre en œuvre plusieurs leviers simultanément. Au
premier stade, le jeu de mots s'appuiera sur les sens différents d'un mot, avec un effet maximum obtenu quand on joue en opposition sur les sens propre et figuré, mais peut aussi puiser et se
complexifier en utilisant simultanément les autres leviers
Le chapitre s'achève sur des digressions autour de la transposition qui peut prendre plusieurs formes : Elle est ironie quand il s'agit d'une
transformation du familier en solennel, dégradation quand elle transforme le grand en petit ou encore exagération dans le sens contraire.
Bergson exhaustif, achève l'ouvrage sur les caractères comiques ou il réaffirme son énoncé sur la mécanisation du vivant comme moteur du rire. Peu
importe le caractère d'un personnage, l'insensibilité du spectateur acquise dans le sens de son absence d'émotion comme défini en introduction de l'ouvrage comme une condition sine qua non,
Bergson donne alors les ingrédients d'un caractère comique : Insociabilité, raideur ou distraction, accompagnés d'un automatisme (mécanisation du vivant) facteur essentiel, sous jacent et
strictement nécessaire.
« Un vice souple serait moins facile à ridiculiser qu'une vertu inflexible. C'est la raideur qui est suspecte à la
société. »
Au sommet de la raideur, la vanité, l'un des défauts les plus utilisés dans la comédie.
Beaucoup de plaisir à la lecture de cet essai.
Un mot de la collection, remarquable, qui outre le texte original intégral, propose en deuxième partie un dossier critique qui triple le volume de
l'ouvrage proposant, notes, commentaires, index, références, ... tout aussi intéressants parfois que le texte original.
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