« Kafka sur le rivage »
Haruki Murakami
Japon
Roman
Belfond
1960 / 1990 pour la traduction française chez actes sud
«««««
Un adolescent qui fugue, un simple d’esprit qui parle aux chats, des enfants qui s’évanouissent en pleine
forêt, une chanson prémonitoire, un « serial killer » de chats, des pluies de sangsues, des distorsions temporelles, un ectoplasme, des poissons qui tombent du ciel, des rêves étranges
et meurtriers …
Quand on a lu, un peu, beaucoup, il est difficile d’imaginer quelque chose qui nous confond littéralement. La
découverte d’un grand roman et d’un immense auteur a toujours quelque chose de bouleversant.
« Kafka sur le rivage » est un nouvel étonnement littéraire après le Damazio chroniqué il y a
quelques semaines, Murakami un magicien.
Roman initiatique pour les personnages comme pour le lecteur, gageure métaphysique pour l’esprit disait
« The New Yorker », fable poétique et onirique qui s’oublie parfois dans l’absurde, aux ressorts multiples, aux fils d’intrigues qui se mêlent, aux interférences d’événements passés qui
« collisionnent » le présent, le fantastique qui n’est jamais bien loin, « Kafka… » est un roman atypique qui nous ensorcelle,
nous subjugue, et finalement nous saisit dans le labyrinthe de son intrigue.
«
- Votre problème à mon avis … Votre problème, c’est que votre ombre s’est un peu effacée. C’est ce que je me suis dit dès que
je vous ai vu. Votre ombre, sur le sol, est moitié moins sombre que celle des gens ordinaires.
- Oui ?
- J’ai déjà rencontré quelqu’un comme ça une fois.
…/…
- Vous voulez dire que vous avez déjà rencontré quelqu’un comme moi ?
- Oui, du coup, je n’étais pas tellement surpris de voir que vous saviez parler aux chats. »
L’histoire, fouillée, de fait est difficile à résumer sans courir le risque de la dénaturer. Osons la synthèse
suivante : Kafka jeune adolescent décalé et peu sociable, quitte sa maison pour échapper à la prophétie de son père. (La prophétie d’Œdipe)
« Un jour je tuerai mon père de mes mains, et je coucherai avec
ma mère et ma sœur »
Nakata, simple d’esprit, quitte lui aussi son domicile et son quartier, obéissant à une pulsion inexorable et
impérieuse.
Deux routes, deux errances, deux destinées, qui convergent dans le temps et dans l’espace.
Murakami incorpore pléthore de références d’origines diverses, de la tragédie grecque à la science fiction
américaine des années 50(*), en passant par les films d’horreur et l’univers du manga. Ces influences plus que des références dirais-je, sont incorporées dans un magma propre directement issu d’un imaginaire stupéfiant et finalement assimilées par sa divine prose.
(*) Note : Le personnage de Johnny Walken emprunte au Mulet d’Azimov dans Fondation. Ca n’engage que moi évidement …
Kafka qui rêve qu’il a assassiné son père, se réveille au matin dans un jardin public, couvert de sang et
inconscient, sans pouvoir expliquer cette situation. Les journaux du lendemain lui confirment effectivement le meurtre de son père à des centaines de kilomètres de là.
C’est la première sinuosité de l’histoire vers le surnaturel. De ce point de vue, le roman n’est qu’un immense
crescendo où les fils de l’étrange croisent ceux de l’invraisemblable. Le thème du rêve et son prolongement, l’imagination, sont au centre du roman. La narration situe souvent l’action à la
frontière de l’onirisme et de la réalité. Rêves-réalité deux univers qui s’opposent mais que l’auteur se plait à mêler, pour finalement les faire interagir.
Murakami aborde aussi plusieurs fois le sujet directement. Il met ainsi dans la bouche d’un de ses
personnages : « La responsabilité commence dans les rêves » (**) … pour faire
dire à un autre un peu plus loin « La responsabilité commence avec le pouvoir de l’imagination. …/… A l’inverse, la réalité ne peut naitre en
l’absence d’imagination. » (*3)
(**) Note : La citation est en fait de William Butler yeats (poète Irlandais du 19ème) : « In
dreams begins Responsibility »
(*3) Voir
l’extrait relatif en fin de chronique
Murakami flirte sans cesse avec la réflexion philosophie, et ne se prive pas, parfois, d’emprunter aux
philosophes occidentaux, comme ici :
« A vrai dire, toute perception est déjà mémoire. Nous ne
percevons pratiquement que le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir » (Bergson) déclamée par une prostitué après une fellation « dantesque » à son
client, qui lui-même avait déclaré préalablement « C’était bon …/… au point qu’il n’y a plus de passé ni de futur après un truc
pareil »
Evidement le passage est anecdotique, mais il me paraissait amusant de le relater, tant je trouve singulier
mais savoureux, d’illustrer la justesse de la réflexion Bergsonienne, dans un contexte pareil !
Deux pages plus loin encore, l’un des personnages (le colonel Sanders) explique à Hoshino, le chauffeur routier
qui accompagne Nakata, la conceptualisation de la « conscience de soi » par Hegel. Le dialogue et drôle et enjoué et se termine par :
« Tu ne comprends vraiment rien tête de bois ! C’est une révélation divine. …/… Une révélation ca dépasse les bornes du quotidien. Que serait la vie, sans les révélations divines, je te demande un peu ?
C’est important de franchir le pas, de passer de la raison qui observe à la raison qui agit. »
Au gré des situations et des dialogues, l’auteur sème des réflexions, parfois juste ébauchées, parfois
longuement développées. L’ouvrage oscille sans cesse entre la narration et ces ambages volontaires. Les sujets en sont variés, d’une réflexion métaphorique sur l’amour à des considérations plus
métaphysique. Le ton est souvent humoristique, Murakami aimant sensiblement créer un décalage entre le sujet abordé et la manière de le traiter.
«
- Cela vous arrive quand vous êtes seul, de penser à votre partenaire et de vous sentir seul ?
…/…
- Celui qui aime cherche la partie manquante de lui-même. Aussi quand on pense à l’être dont on est amoureux, on est toujours
triste. C’est comme si on entrait à nouveau dans une chambre pleine de nostalgie qu’on a quittée il y a longtemps. »
« Alors écoute, benêt, les dieux existent seulement dans la
conscience humaine. Et c’est un concept qui n’a pas arrêté de changer selon les circonstances, surtout au japon. La preuve, avant la guerre, dieu, c’était l’empereur, mais quand le général de
l’armée d’occupation américaine Douglas MacArthur lui a intimé l’ordre de quitter cette fonction, il a fait un beau discours pour déclarer : « Ecoutez-moi tous, à partir de maintenant
je ne suis plus Dieu » et, en 1946, c’était terminé. Pour te dire à quel point les Dieux japonais sont accommodants. …/… Il suffit qu’un
militaire américain avec des lunettes de soleil sur le nez et une pipe bon marché au bec le leur ordonne et pfut ! Ils filent leur démission. Complètement post-moderne comme concept,
non ?
Si tu crois qu’il existe, il existe. Si tu n’y crois pas, il n’existe
pas. »
« Kafka » est aussi un roman troublant pour le lecteur. Murakami aime construire sur des oppositions.
Il situe l’histoire dans le japon moderne, mais se réfère aussi aux traditions anciennes, l’onirisme et la poésie cohabite avec des séquences descriptives de la vie contemporaine, il traite du
rêve mais ne sait s’empêcher de le mêler à la réalité, le temps et l’espace finissent par se confondre...
La construction n’est pas sans rappeler celle qu’avait utilisée Carlos Zafon dans son « Ombre du
vent » : Interférences du passé dans le présent, sur une intrigue bâtie comme les romans policiers. Murakami se sert du même mécanisme mais l’exacerbe et l’enrobe. L’étrangeté se
renforce avec les ambiances, les atmosphères que l’auteur crée sous sa plume.
Complexité aussi dans les personnages au profil soigneusement ciselé par le verbe de l’auteur. Le lecteur, là
encore est dérouté. Plusieurs personnage très différents se révèlent n’en faire qu’un. Tous sont pleins et entiers, complexes et surprenants. Murakami explore l’âme humaine sous toutes les
coutures et les solitudes qui habitent ses personnages. Le pluriel n’est pas abusif. L’auteur dont l’écriture sait se faire parfois drôle et enjouée, dépeint pourtant une humanité solitaire qui
s’exprime pour chaque personnage de manière différente. Par là même, il renvoie le lecteur à sa propre solitude, à ses propres turpitudes, à sa propre vérité.
L’auteur enfin laisse une grande place à l’interprétation du lecteur. Des scènes singulières, des parties
inexpliquées, sont semées au fil du récit, autant d’espace pour notre imaginaire. L’auteur encourage son lecteur à remplir les vides, éclairer
l’obscur, démystifier l’énigmatique, avec sa propre sensibilité.
« Kafka … » est un roman qui ne laisse pas indifférent.
Un roman rare.
Pour finir quelques citations, mots d’auteur, réflexions … qui illustre mes propos.
En vrac, il y en a pour tous les goûts !!
« Les œuvres qui possèdent une sorte d’imperfection sont celles
qui parlent le plus à nos cœurs, précisément parce qu’elles sont imparfaites. »
« Le bonheur est une allégorie, le malheur est une
histoire. » (Tolstoï)
« L’étroitesse d’esprit et l’intolérance sont des parasites qui
changent d’hôtes et de formes, et continuent éternellement à prospérer. »
« Ce ne sont pas leur défauts, mais leurs vertus qui entrainent
les humains vers les plus grande tragédie. » (Référence à la tragédie grecque, d’après
Aristote. Illustration par « Œdipe roi », de Sophocle : « Ce ne sont pas sa paresse ou sa stupidité qui le mènent à la catastrophe
mais son courage et son honnêteté. Il nait de ce genre de situation une ironie inévitable »)
« Ce qu’on nomme univers du surnaturel, n’est autre que les
ténèbres de notre propre esprit. Bien avant que Freud ou Jung fasse au XIXe siècle la lumière sur le fonctionnement de l’inconscient, les gens avaient déjà instinctivement établi une
corrélation entre l’inconscient et le surnaturel, ces deux mondes obscurs. Ce n’était pas une métaphore. D’ailleurs, si on remonte encore pus loin, ce n’était même pas une corrélation. Jusqu’à ce
qu’Edison découvre la lumière électrique, la majeure partie de la planète était plongée dans un noir d’encre. Aucune frontière ne séparait l’obscurité physique, extérieure, de l’obscurité de
l’âme. Elles étaient mêlées sans qu’il soit possible de les distinguer. …/…
Aujourd’hui il en va autrement, les ténèbres extérieures se sont
dissipées mais les ténèbres intérieures demeurent. Ce que nous appelons ego ou conscience est la partie émergée de l’iceberg : la partie la plus importante reste plongée dans le royaume des
ténèbres et c’est là que gît la source des contradictions et des confusions profondes qui nous tourmentent. »
« Tu sais Kafka, la plupart des gens dans le monde ne veulent pas
vraiment être libre. Ils croient seulement le vouloir. Pure illusion. Si on leur donnait vraiment la liberté qu’ils réclament, ils seraient bien embêtés. Souviens-toi de ça. En fait, les gens
aiment leurs entravent. …/… Jean-Jacques rousseau disait que la civilisation naît quand les gens
commencent à construire des barrières. Une remarque très perspicace. C’est vrai : toutes les civilisations sont le produit d’une restriction de la liberté que l’on a délimitée avec des
barrières. Mis à part les Aborigènes d’Australie qui on maintenu jusqu’au 17ème siècle une civilisation sans barrières. C’était un peuple profondément libre. Ils allaient où ils
voulaient, quand ils voulaient et faisaient ce qu’ils voulaient. Leur vie était littéralement une marche errante. Et cette errance était une métaphore parfaite de leur vie. Et puis les anglais
sont arrivés et ont élevés des clôtures pour enfermer le bétail. Comme les Aborigènes n’ont pas compris le sens de cette démarche, ils ont été considérés comme dangereux et asociaux et ont été
refoulés vers la brousse. »
« La responsabilité commence avec le pouvoir de l’imagination. A
l’inverse la réalité ne peut naitre en l’absence d’imagination. »
Cette citation, objet de la note (*3) est illustrée merveilleusement par cet extrait ou l’un des
personnages, par désœuvrement, s’est mis à lire une biographie de Karl Adolf Eichmann, Le nazi qui a mit au point le système d’extermination des juifs, pendant la seconde guerre mondiale. Le
passage est reproduit dans son intégralité.
« …/… Ce lieutenant-colonel SS aux lunettes à monture de métal et
aux cheveux dégarnis était un homme à l’esprit pratique. Peu après le début de la guerre, le haut commandement nazi le charge de mettre en œuvre la « solution finale » - le massacre des
Juifs -, et il élabore alors un projet concret, permettant de mener ce programme le plus efficacement possible. Le problème que pose pareille mission ne semble même pas effleurer sa conscience.
Le seul problème qui le préoccupe, c’est de savoir comment il peut éliminer à moindres frais un maximum de personnes, en un minimum de temps. D’après ses calculs, l’Europe comptait dix millions
de Juifs. Combien de rames de wagons de marchandises fallait-il préparer, combien de Juifs fallait-il entasser dans chacun ? Que pourcentage d’entre eux mourrait de mort
« naturelle » au cours du transport ? Comment accomplir cette tâche avec le moins de personnel possible ? Comment se débarrasser des cadavres à peu de frais ? Les
brûler ? Les Enterrer ? Dissoudre leur corps dans de l’acide ? Eichmann fait des calculs acharnés dans son bureau. Son plan est mis à exécution et se déroule à peu près
conformément à ses prévisions. Avant la fin de la guerre, six millions de Juifs (un peu plus de la moitié de l’objectif qu’il s’était fixé) seront éliminés. Eichmann ne se sentira jamais
coupable. Assis derrière des vitres pare-balles, sur le banc des accusés, à la cour de justice de Tel-Aviv, il semble se demander pourquoi il fait l’objet d’un tel procès, pourquoi le monde
entier à l’œil fixé sur lui. « J’étais un simple technicien, dira-t-il, et j’avais trouvé la réponse la plus adéquate à la question qu’on m’avait demandé de traiter. C’est exactement ce que
font les fonctionnaires consciencieux du monde entier. Pourquoi suis-je le seul à être accusé ainsi ? » »
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